Mary-Sue, et alors ?

Depuis quelques années, le cinéma, la télévision, la culture populaire se développe pour laisser davantage de place aux femmes. Et ça, c’est globalement accepté par tout le monde comme une chose positive. Bon, il y a bien quelques-uns qui disent que c’est injuste et qu’elles devraient rester à la cuisine… Je ne prendrai pas du tout ces personnes en considération dans la suite de l’article, sinon on va perdre de vue l’essence du truc qui est bien plus subtile et mérite davantage qu’on s’y attarde.

Donc, les Buffy Summers (c’est déjà un peu vieux), les Lara Croft (ça l’est encore plus), les Diana Prince, Carol Danvers, Ellen Ripley, Beatrix Kiddo, Jean Grey, Karine Bériault, etc. — eh ouais, j’ai osé
« me » placer dans cette liste prestigieuse ! – se multiplient et gagnent en aura et en visibilité.

Très difficile de trouver une photo en haute définition de Buffy… Ah, Sarah Michelle Gellar !

Et la première critique que l’on entend alors, provenant essentiellement — mais pas exclusivement — d’hommes, c’est que ce sont des Mary-Sue. Il faut comprendre derrière ce surnom qu’elles sont si caricaturales, leur force, leur bravoure sont si exagérées, leur plastique est si belle et elles sont tellement exemptes de défauts qu’elles en deviennent grotesques et ne soutiennent finalement pas tant que ça la cause féminine.

Je suis un homme, mais j’ai un avis sur ce sujet brûlant… je vais donc l’exposer parce que c’est comme ça. J’ai une Karine à défendre !

L’exemple de Karine

Je vais parler de mon expérience en tant qu’auteur d’une série avec une femme fatale forte en personnage principal, et ce bien sûr, sans spoiler cette trilogie qui va être rééditée à partir de ce mois de septembre *youpi* !

Lorsque j’ai écrit le premier tome : Karine, infiltrée, en 2015, passé la gêne de devoir faire lire à d’autres des textes remplis de sang et surtout de sperme, je me suis rendu compte que le plus gros sujet à débat et qui a vraiment choqué certaines sensibilités — et dans mon cas, exclusivement des femmes — était mon approche de cette héroïne.

On m’a dit ne pas avoir compris pour quelle raison elle était aussi belle. Comment peut-elle être si forte ? C’est pas réaliste, elle est parfaite, etc. C’est super sexiste et nul !

Bon, donc clairement ces gens — qui ne représentent pas une majorité, mais qui pour moi et à l’époque avaient malheureusement voix au chapitre — s’étaient arrêtés à ce critère de catégorisation pour décider que Karine était conne et inintéressante.

Et c’est dommage. Parce que, OK elle est belle, rapide, forte et agile. OK, elle n’a pas de complexe vis-à-vis de son comportement et de sa sexualité. OK, elle n’est peut-être pas super réaliste sur certains points, mais mon idée était de proposer avec ce personnage quelque chose d’un peu moins lisse, un peu plus cru que l’héroïne lambda, tout en appuyant sur le fait qu’il n’y a pas que l’extrêmement macho James Bond qui ait le droit de baiser à tout va, des alliées, des ennemies, des journalistes, des inconnues, entre deux cassages de gueules.

Donc je maintiens que le message « n’ayez pas honte de qui vous êtes et de ce qui vous fait vibrer » est plutôt féministe. Je ne prends bien sûr pas toutes les femmes pour des assoiffées de cul, Karine ne représente pas la « femme moyenne », mais pour celles qui le sont, ou pour celles qui s’éloignent d’une façon un d’une autre du cliché de princesses Disney, vous n’avez pas de comptes à rendre.

Tout ça pour dire : même avec un personnage caricatural on peut faire passer un message fort au plus grand nombre. Un message d’ouverture, d’acceptation ! Et même si ce message est envoyé par un homme, ça doit avoir autant de valeur.

Problème purement féminin ?

Le cinéma a son lot de Mary-Sue également. Et l’exemple le plus récent, le plus percutant, est cette Captain Marvel qui rayonne littéralement de puissance et énerve les gens un peu aigris : trop belle, coiffure jamais défaite, elle ne transpire même pas, n’éprouve aucune douleur lorsqu’elle affronte à mains nues une flotte de vaisseaux spatiaux hostiles. — je n’ai aucune envie de spoiler Avengers Endgame, donc je ne parle que de son film solo.

Et lorsque Thor est devenu lui-même un type surpuissant qui crache des éclairs, dans Ragnarok, un an et demi plus tôt, nous n’avons pas eu droit aux mêmes critiques. Au contraire, toutes les personnes avec qui j’en ai discuté à l’époque sentaient une excitation incroyable, comme s’ils revivaient Dragon Ball Z !

Et en tant qu’homme, je m’identifie moins à Carol Danvers qu’à Thor Odinson, et je fais partie de ces gens qui trouvent ça jouissif de voir ce blondinet à la carrure colossale dégommer du méchant sans sourciller ! OK. Il rentre parfaitement dans la définition du Gary-Sue. Et alors ?

Sortons donc le débat de la notion de féminisme, parce qu’il est clair que les personnages masculins existent également et qu’ils sont — ou devraient — être ciblés par les critiques à hauteur équivalente. Peut-être même davantage, car ces dames ont encore quelques punchs à nous mettre en travers des gencives pour nous faire ravaler notre vieux concept de sexe fort/sexe faible. De ce fait, l’espion britannique, l’extra-terrestre qui n’aime pas les cailloux verts et ces autres mâles alpha que je trouve toujours cools, devraient tout de même en prendre beaucoup plus pour leur grade. Sauf que ça n’est pas le cas. C’est étrange…

C’est vrai que je n’ai pas ce genre de problème moi… Alors ça, c’est cocasse !

Censure artistique ?

Mais si en tant qu’auteur on doit s’abstenir de créer ce genre de personnages, si en tant que spectateur/lecteur, on doit s’interdire ou culpabiliser lorsque l’on apprécie ce type de divertissement, que nous reste-t-il ?

Parce que c’est là où l’on va découvrir que le problème n’est pas dans l’aspect absolument parfait et sans aspérité du personnage, c’est beaucoup plus profond. Je ne vais pas vous ressortir tout l’article Wikipédia, vous irez le lire si vous le voulez : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mary-Sue, mais sachez que même si un protagoniste « trop parfait » est bardé de défauts ou de mauvaises intentions, ou de tout un tas de trucs qui permettraient de le désacraliser un peu, il tombe tout de même dans des sous catégories plus fines :

  • Angsty Sue : torturée, en colère, assoiffée de violence,
  • Villain Sue : puissant, mais diabolique,
  • Einstein Sue : intelligent au-delà du plausible,
  • Dream Sue : passe son temps à rêver d’être une Mary-Sue,
  • Jerk Sue : tempérament de merde, mais apprécié de son entourage,
  • Sympathetic Sue : personnage déprimé, suscitant la sympathie,
  • Anti Sue : possède des imperfections pour éviter de verser dans le cliché… et devient un autre cliché instantanément !
  • etc.
Saurez-vous les classer ?

Pas d’échappatoire

On ne peut donc pas gagner ! Nos héros et antihéros préférés resteront catégorisés avec cette étiquette péjorative. Mais alors doit-on absolument s’empêcher de créer et d’apprécier des personnages qui sortent du cadre, sous prétexte que certains retourneront ce qui fait leur originalité — par rapport au monde réel, pas forcément par rapport à d’autres œuvres — contre eux ?

Pour ma part, j’ai décidé de ne pas prêter trop attention à cela. J’accepte que mes protagonistes tombent dans n’importe laquelle des sous-catégories de Mary-Sue, et le fait d’en être conscient me suffira. Karine est clairement une Angsty Sue, ses ennemies sont souvent des Villain Sue, et ben tant pis ! Mais je ne crois pas que cela signifie que ces personnages — les miens ou les autres — soient forcément moins intéressants que les hommes et femmes réels qui existent ou ont existé. Cela veut juste dire que les jaloux et jalouses ont trouvé un moyen d’emmerder le monde avec des considérations futiles. Et ce que nous avons peut-être de mieux à répondre, c’est tout simplement : et alors ?

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