Damien Saez, un poète

En voilà un artiste au sens noble du terme, un petit gars débordant de talent, généreux dans ses œuvres et qui pourtant — ou peut-être à cause des œuvres en question — ne fait pas de bruit. Il n’est pas présent dans nos radios ni même sur les fauteuils usés des émissions de notre télévision mourante. Et pourquoi donc ? Parce que ses chansons sont difficiles à diffuser pour nos médias chastes.

Il n’y a aucun problème à nous jouer en boucle Angèle qui dit :

Laisse-moi te chanter,
d’aller te faire en… mmh mhm mhmhmhm…
Je n’passerai pas à la télé,
[…]
Je n’passerai pas à la radio,
[…]
Balance ton Quoi, 2019

Mais si ma grande, tu passes crème à la télé et à la radio. En revanche, ça :

Elle danse sur les podiums, ouais le monde à ses pieds
Elle gobera tout ce qui bouge tant que ça fait planer
Sucera dans les chiottes n’importe quel enculé
Taillera des pipes à qui pourra la faire rêver
Alors la jeunesse twerke, alors la jeunesse danse
Dans les clubs le samedi, direction la souffrance
La Belle au Bois, 2018

Bon, ben oui, c’est évident que c’est plus délicat à diffuser, hein !

C’est quoi, ce clip que tu regardes, mon grand ?

Et puisque Damien est également très discret — petit euphémisme vite fait — sur les réseaux sociaux, ça ne l’aide pas non plus à être connu. La « publicité » qu’il récolte est souvent négative et virulente à l’encontre de ce type qui a l’arrogance de ne pas sourire et de toujours critiquer nos modes de vie, de consommation, ce qu’on aime et que l’on est. Pour qui il se prend ce petit con ?

Mais au fond… il s’en branle, le Damien. Pendant ce temps, non perverti par le dieu l’argent, il continue à faire rêver ceux qui l’écoutent attentivement. Il sait nous émouvoir aux larmes, nous faire bouillir de rage, nous faire voyager dans la mélancolie et parfois aussi l’espoir.

Des gens formidables

Il y a un autre chanteur, très différent, que j’affectionne beaucoup et depuis toujours. Il s’agit de Francis Cabrel. Il a bercé mon enfance, ses instruments et ses textes magnifiques ont pansé mon adolescence et maintenant que je suis adulte — depuis un petit moment déjà —, je continue à l’apprécier davantage. Je me verrais bien un jour, aller rendre visite à la dame de Haute-Savoie, pour lui demander si Francis est dans le coin et si je peux papoter gentiment avec lui.

Et donc, Cabrel, très ancré dans mes goûts et qui a notablement défini qui je suis, est lui aussi un poète. Et dans un titre qui a déjà dix ans, il nous explique :

On serait des gens formidables
Des êtres parfaits
Des chanteurs charmants, charitables
Humbles et discrets
Contre toutes les injustices
Et de tous les combats
[…]
On ferait des chansons utiles
À la société
Pour en dénoncer les dérives
Et les absurdités
[…]
On dirait des choses essentielles
Et de toute beauté
Comme on serait né avec des ailes
Ça serait pas compliqué
On aurait des mots qui touchent
et qui transpercent
Les traîtres et les menteurs
Des gens formidables, 2008

Bon, ça commence à faire une sacrée longue citation ! Mais ces chanteurs existent. Humbles, discrets, de tous les combats, dénonçant les absurdités de notre société… vous voyez ?

Non, non, je ne parle pas de toi !

Je pense évidemment à Damien Saez. Alors peut-être que Francis Cabrel — d’un autre temps et d’un autre style tout de même — envisageait que ses gens formidables soient un peu plus polis, qu’ils aient la plume un peu moins acérée. Mais moi qui écris également des textes qui savent être durs, vulgaires, violents, je trouve que la prose de Damien est juste parfaite pour secouer nos petits esprits endormis.

Un homme en colère ?

Si vous ne connaissez pas trop Damien Saez, vous vous souvenez peut-être de son titre « Jeune et con » qui commence à dater maintenant — enfin, si vous êtes de la génération Fortnite, vous ne devez pas connaître grand-chose d’autre qu’Aya Nakamura… mais bon, c’est bien, c’est bien de vous intéresser à autre chose ! Félicitations !

À première vue donc, c’est ce qu’on pourrait se dire sur Saez : un type furieux, décidé à se défendre contre les drames et les criminels de notre monde. Et la meilleure défense, c’est l’attaque. Tantôt avec délicatesse, tantôt équipé d’une sulfateuse, Damien s’en prend à la religion, à la politique, aux « réseaux du vulgaire ». Il est magnifique de justesse :

On en a fait toute une histoire
Où tu redescendais nous voir
Mais t’es pas venu
Nos sanglots pour uniques armes
À combattre pour que nos larmes
Ne soient pas perdues
De siècle en siècle
De jour en nuit
Et d’horreur en miséricorde
On T’a attendu
Mais l’espoir n’est pas l’Éternel
Et mon Dieu que la nuit est belle
Sur notre plaine perdue
À ton nom, 2001

Mais parfois ses textes sont moins universels, moins engagés et racontent des histoires tout aussi poignantes. Je ne vais pas continuer avec les citations, mais vous qui passez sur cette page, qui lisez ces lignes avec curiosité, poussez donc votre recherche vers les titres :

  • Lula
  • Marguerite
  • Cadillac noire
  • Miami
  • À nos amours
  • Regarder les filles pleurer

Et tellement d’autres !

Saez, l’humaniste

Et il n’y a pas non plus que de la violence et du sexe dans le registre riche de cet artiste. Il y a beaucoup de tristesse, beaucoup de beauté. Certains textes et certaines mélodies incroyables et déchirants écrits au lendemain de 13 novembre 2015 et des attentats sauvages et absurdes perpétrés à Paris :

Je resterai cet humaniste
Qui croit que nous sommes tous égaux
Tous égaux devant l’injustice
Tous égaux face à nos sanglots
Je resterai de ceux qui luttent
Toujours pour cet humain qui croit
Qu’il vaut mieux tendre l’autre joue
Qu’il vaut mieux s’offrir bras ouverts
À celui qui vous met en joue
Pour vous faire fermer vos paupières
Qu’il vaut mieux donner son amour
Oui je crois que faire des prières
L’Humaniste, 2016

Ils étaient des sourires, ils étaient des sanglots
Ils étaient de ces rires que font les chants d’oiseaux
Ils étaient des matins quand on va bord de mer
Ils étaient cœur chagrin, ils étaient cœur lumière
Ils étaient des poèmes, Ils étaient des oiseaux
Ils étaient des je t’aime qu’on dit bord du ruisseau
Ils étaient du café, ils étaient du bistrot
Ils étaient étrangers, ils étaient sans drapeau
Les Enfants Paradis, 2016

Viens je t’emmène sur mon tricycle jaune

Et lorsque nous aurons assez pleuré, nous découvrirons encore une autre facette de cet artiste confidentiel. Parfois, beaucoup moins souvent que mon pote Cabrel — oui, on est potes maintenant, les choses vont vite dans le showbiz ! —, Saez écrit des messages lumineux d’espoir, des messages de joie et de bonheur. Alors faites le plein de vitamine D, parce que pour le coup, sur l’œuvre complète du bonhomme, ces morceaux font figure d’exceptions.

Au gré des vents sur mon tricycle jaune,
dans les couloirs du métro je tourne
et le vent peut souffler lui et moi nous sommes comme une flamme indestructible.
Autour du monde j’irai avec toi, si tu veux derrière moi en amazone,
moi j’ai pas besoin de Harley Davidson sur mon tricycle jaune.
Tricycle jaune, 2010

J’irai chercher de l’or
pour chacun de tes doigts
et quand les océans
te monteront aux cils
j’irai au fond des mers
du noir de tes pupilles
et s’il faut que chaque jour
je devienne soleil
pour éteindre les nuits
pour éclairer ton ciel
nous serons rois demain
mon amour toi et moi
Rois demain, 2012

Une musique de toutes les couleurs

Comme pour ses textes souvent grandioses et généreux, les mélodies, les instruments qui accompagnent la voix de Saez sont variés, et même s’il est vrai qu’on a régulièrement des choses lancinantes, dont seule l’intensité évolue de façon crescendo au fil du morceau, il y a tout de même quelques pépites au traitement rock, aux motifs hyper travaillés, aux sonorités club/house (La Belle au Bois) et lorsque l’on allie tout ça à la poésie de l’artiste, on parfois l’impression d’entendre Jacques Brel (Les Magnifiques) ou Édith Piaf (Aux Encres de nos Amours).

Et puisque l’on parle de couleurs, parlons aussi d’image. Laissez-moi vous présenter un jeune réalisateur génial : Kevin Bodin. Il fait partie de ces gens au talent dingue, et son talent à lui, c’est clairement la photographie/le cinéma.

Ouais, mais c’est hors sujet, non ?

Non. C’est pas hors sujet du tout. À ce jour, Kévin a mis en image — de façon non officielle —, trois titres de Saez. Je ne peux que vous encourager à vous rendre sur sa chaîne YouTube et à regarder avec quelle justesse et quelle grâce il s’empare des propos du chanteur et il leur donne un écrin sublime dans lequel, tout le monde pourra dire : « OK, c’est vachement beau en fait ! »

Oui, mais c’est un connard misogyne !

Beeeen… je me trompe peut-être, mais je ne pense honnêtement pas. Personnellement j’ai beaucoup aimé l’album #humanité sorti l’an dernier et qui a créé cette petite polémique. Il y a des titres très provocateurs qui ont été très mal reçus — bon, en même temps, lorsque l’on insulte à ce point, toute une génération d’individus, c’est la conséquence prévisible. Mais moi qui ne suis pas une instagrameuse, qui ne vais pas en boîte pour oublier ma souffrance et qui ne poste pas des smileys tristes sous les photos de charniers, sur les réseaux sociaux… je ne me sens pas trop visé. La façon dont je l’ai ressenti, c’est qu’il essaie de désacraliser des modèles peut-être un peu trop mis en avant par notre monde connecté qui passe son temps à se prendre en selfie et à s’admirer bêtement.

Donc mesdames, je doute sérieusement que Saez vous insulte toutes de putes ou d’autres noms d’oiseaux… Au contraire, sur le même album, il y a le titre « Ma Religieuse ». Et outre les propos à caractère très sexuel, le texte dit aussi :

Ma religieuse à moi elle met
Par tous les trous doigt levé haut
À toutes les soutanes, les bigots
Qui voudraient la mettre au fourneau
Elle gardera le poing levé
Contre toutes les communautés
De ceux qui voudraient faire la peau
À nos féminines libertés
Ma Religieuse, 2018

Alors peut-être que le bonhomme est un peu réac’ sur les bords et ça le dessert. C’est vrai. Mais il défend la libre pensée, les gens — de tous sexes — qui vivent intensément, qui rêvent, s’aiment et souvent aussi souffrent. Il parle pour tous ces individus qui n’ont pas leur place dans les conditions générales d’utilisation de nos applications sur smartphone parce qu’ils sortent du lot. Et pour ça, ses chansons nous irritent, nous piquent même… mais elles sont belles et elles nous maintiennent en vie.

Merci Damien.

C’est s’aimer contre la violence
C’est tenir face à la démence
C’est solidarité toujours
C’est chuchoter des mots d’amour
C’est partage contre possession
Aux guerres des civilisations
C’est cœur pur contre pourriture
Tu sais, qu’importe la blessure
C’est l’enfant contre société
Espoir contre désespéré
C’est liberté contre prison
Humanité contre horizon
Les guerres des mondes, 2018

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