Un homme à la mer – partie 1

L’océan n’était pas démonté. Pas encore. Mais il ne manquait pas grand-chose pour que sa force, sa colère pure et glaciale se déverse en trombes cinglantes sur ce marin insolent qui, seul sur son ketch, s’était promis de concrétiser ce rêve un peu fou : franchir le Cap Horn en solitaire et continuer sa route jusqu’aux eaux paradisiaques d’Hawaii.

Oh, bien d’autres loups de mer avaient déjà eu l’occasion de poursuivre leurs mirages au large du Chili. Nombreux étaient ceux qui avaient réalisé cette traversée entre l’Atlantique et le Pacifique. Bien d’autres aventuriers, expérimentés ou non, s’étaient risqués en ces eaux tumultueuses avant lui. Mais le moins que l’on pouvait dire, c’est que John n’avait rien du navigateur. Et pourtant, il se tenait là, fier, sur son petit bateau de dix mètres de long. Les voiles partiellement déployées, il n’était pas plus intimidé que ça par les vents violents qui commencèrent à les bousculer, lui et son embarcation fluette.

John était né à Moscou il y avait à peine vingt-cinq ans de cela. Non, pas en Russie. Pas dans une ville de plus de dix millions d’habitants. Moscou en Pennsylvanie, un petit coin de rien du tout perdu au milieu du comté de Lackawanna. Ça ne vous parle pas ? C’est tout à fait normal.

Mais à cet instant, peu importait d’où il venait. Les nuages s’obscurcissaient, les dernières mouettes disparaissaient lâchement en direction de cieux moins chargés et le chahut des vagues s’en prenait directement à la coque de son voilier. Même pour un marin inexpérimenté comme John les signes étaient clairs : le temps se gâtait. Et par ici, les changements météorologiques étaient rapides et radicaux. Il fallait réagir immédiatement.

John bondit sur le winch de proue et étarqua de toutes ses forces les drisses de la grand-voile. Petit à petit, celle-ci s’affala sur sa bôme. Il ne fallait surtout pas offrir au vent la moindre surface d’attaque qui lui permettrait de retourner cette minuscule embarcation et la faire sombrer dans les profondeurs glaciales et tourmentées de l’océan.

Lorsque ses deux voiles principales furent descendues, après une glissade presque maitrisée sur le rouf trempé par la pluie battante, John se retrouva à la poupe et actionna manuellement le winch d’artimon. Sa troisième et dernière voile rabattue, il ne lui restait plus qu’à se mettre à la barre, solidement campé sur ses jambes, et à viser les vagues de six mètres qui se formaient en continu autour de lui.

~

Il s’y voyait déjà, John. Il s’y rêvait dans cette tempête, bravant les éléments, seulement accompagné de sa volonté. En fixant l’immense peinture à l’huile aux mille nuances de bleu et de gris qui trônait sur un mur blanc de son luxueux salon moderne, il se disait qu’un jour il s’offrirait ce ketch. Un jour il quitterait New York et partirait sans avoir besoin de rien expliquer à personne. Sans regarder derrière lui. Un jour il plongerait dans cette houle et ces déferlantes. Un jour.

John se tourna alors en direction de sa grande baie vitrée pour observer les premiers rayons du soleil qui s’étaient faufilés entre les tours environnantes pour se poser sur les feuillages vert vif des arbres du City Hall Park. La perspective était saisissante depuis le seizième étage du prestigieux immeuble dans lequel habitait le jeune trader new-yorkais. Un paysage alliant avec grâce l’architecture urbaine et la nature.

Il avait beau brasser plusieurs milliards de dollars par semaine, être un des traders au meilleur taux d’efficacité du New York Stock Exchange et vivre dans un luxueux appartement au cœur de Manhattan, John ne se sentait pas totalement heureux. Il lui manquait quelque chose. Et alors qu’il se préparait pour une nouvelle journée de travail et qu’il traversait de part en part ce logement bien trop grand pour une seule personne, il ressentait ce vide avec force.

Mais comment faire pour le combler, ce vide ? Trouver la perle rare capable de vous apprécier pour vos qualités humaines plus que pour votre valeur marchande était quelque chose de bien difficile lorsque le solde de votre compte en banque affichait un nombre à huit chiffres.

~

Après avoir parcouru les huit cents mètres qui le séparaient de son lieu de travail, et juste avant d’arriver au croisement de Wall Street et de Broad Street, John entra dans son Starbucks. Ce n’était pas vraiment son Starbucks, mais il considérait ce lieu comme son port, son havre de paix avant d’affronter les tempêtes de la bourse.

Elle était là et cela lui réchauffa instantanément le cœur. Élisa, une jolie et discrète serveuse au teint de porcelaine. Elle devait être sensiblement plus jeune que lui, peut-être avait-elle tout juste vingt ans. Il fallait voir comme elle était belle : des cheveux roux flamboyant aux reflets solaires, des yeux verts insondables qui adoucissaient son âme chaque matin… Elle parvenait à l’apaiser et à l’affoler un peu en même temps. Cela faisait maintenant un an qu’elle travaillait ici. Plutôt dix ou onze mois pour être plus précis. Dans les premiers temps, John n’avait pas vraiment prêté attention à la jeune femme. Mais les jours où elle était manquante, les jours où elle ne lui servait pas son Almondmilk Honey Flat White ni ne passait fugacement dans son champ de vision, occupée avec d’autres clients, il ressentait une sorte de peine, une chape de tristesse comme lorsqu’il pleut et qu’il fait froid à la fin de l’hiver et que l’on a qu’une seule hâte : le retour des beaux jours.

Élisa était cela. Elle représentait ses beaux jours à lui, et son absence, une journée glaciale et humide en août.

Prenant conscience de son attirance pour elle, qui grandissait un peu plus chaque jour jusqu’à habiter occasionnellement ses rêves et envahir ses pensées éveillées, John se demandait ce qu’il pourrait bien lui dire qui ne fasse pas cliché.

Draguer une serveuse ? À quel point faut-il être désespéré pour en arriver là ? Et puis je gagne autant en un jour qu’elle en un an ! C’est ridicule, songeait John, cherchant tous les prétextes pour éviter de prendre son courage à deux mains et d’affronter cette situation dont il redoutait la probable issue négative.

Bien sûr, c’était plus facile de se convaincre de renoncer plutôt que d’oser larguer les amarres, hisser haut les voiles et tracer à toute allure vers l’inconnu sans possibilité de freiner.

À deux reprises, au cours de ces derniers mois, alors qu’elle lui tendait sa boisson chaude en lui offrant le plus beau de ses sourires, il avait entrouvert la bouche un peu mollement, un peu bêtement, ne sachant pas vraiment ce qu’il était sur le point de dire. Il avait lu le doute sur le visage de la serveuse : son sourire s’était progressivement évanoui. Le temps était passé au ralenti, lui permettant de déchiffrer toutes ses micro-expressions. Son regard avait changé de la douceur pure à l’interrogation étrange. John avait alors bredouillé de simples « mercis » avant de s’en aller en titubant, une fois de plus sonné par le charme d’Élisa.

~

Il avait tendance à l’imaginer auprès de lui quotidiennement. Élisa occupait le moindre siège vacant de son environnement et lui envoyait des sourires et des petits signes de la main. Elle se levait, dansait langoureusement pour lui au milieu d’une salle de marché en ébullition, laissait tomber son tablier vert, déboutonnait sa chemise noire et avançait vers lui, sa poitrine magnifique fermement serrée dans le soutien-gorge blanc qu’elle s’apprêtait à dégrafer, sa crinière incendiaire flottant autour d’elle…

— Putain, Johnny, c’est la merde !

Ça, c’était Fred qui venait de traverser en courant le fantôme à moitié nu d’Élisa. Il avait sans doute une bonne raison pour débouler ainsi.

— Quoi, Fred ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Mais regarde autour de toi Jonathan !

En effet, l’ambiance était visiblement plus agitée que d’habitude. John avait loupé quelque chose. Le Dow Jones venait de s’effondrer de façon spectaculaire et soudaine. C’était peut-être dû à une annonce politique de plus, un scandale au sein d’une entreprise de la Silicon Valley, une catastrophe aérienne ou plusieurs de ces éléments réunis. La déferlante sur les capitalisations de la NYSE avait été brutale.

Le jeune trader s’accorda une seconde pour réaliser que c’était la première fois que ses pensées éveillées l’avaient mis dans une situation aussi précaire et aussi rapidement. Il devait se ressaisir, redresser la barre.

Ce jour-là, après un combat acharné, quelques revirements dans ses actifs et quelques paris audacieux John avait pu limiter la casse. Ses portefeuilles clients avaient tout de même perdu (potentiellement) cent trente millions de dollars. Il blâmait ces saloperies d’ordinateurs et leur flash trading qui n’avaient cessé de générer du bruit, de la houle, sur ses graphiques et avaient réduit sa capacité de navigation.

Tant pis. Que pouvait-il y faire ? Il rentra chez lui, la queue entre les jambes, vanné par cette lutte féroce. Il prit un autre itinéraire pour rejoindre son loft. Cela faisait aussi partie de ses rituels. De toute façon, Élisa ne travaillait pas le soir, donc il pouvait se permettre un large détour qui longeait et remontait l’East River, sous la Franklin D. Roosevelt Drive assourdissante.

Les yeux plongés dans l’eau grise et glacée, John se dit que ce soir il avait bien besoin de quelque chose pour le stimuler. Cinq minutes plus tard, délesté de huit mille dollars, il avait réservé sa call-girl pour la nuit auprès d’un intermédiaire dont il connaissait le sérieux et la qualité. Ses critères avaient été les mêmes que d’habitude : moins de trente ans, ne fume pas, cultivée, mince et bien entendu, rousse.

~

Malheureusement, cette fois-ci, la soirée commença assez péniblement. Sa partenaire jusqu’à l’aube avait du mal à accompagner le jeune homme bougon sur un sujet de conversation quelconque.

Ils étaient tous les deux assis à la grande table en verre dépoli, dégustant de savoureux pavés de rumsteak préparés par un traiteur du quartier. John la regardait, elle était belle, il ne pouvait pas le nier : une jolie taille, un décolleté ravageur et un visage de star de cinéma. Ses cheveux viraient davantage au rouge/rouille qu’à l’orange lumineux dont il était fou, mais il avait bien conscience qu’il ne s’agissait pas d’Élisa, et encore heureux, sinon il n’aurait pas réussi à lui adresse la parole.

— Il est superbe ce tableau. Tu fais de la voile, toi-même ? demanda Heather.
— Ah… oui. Enfin, non. J’aimerais beaucoup, mais je n’ai toujours pas trouvé le temps.
— Oui, je comprends, nous avons tous des vies tellement actives. Comment trouver du temps pour une passion ?
— En effet, c’est compliqué.

Ces échanges étaient d’une banalité affligeante, John était gêné. Heureusement, le vin était fameux : une bouteille d’Opus One 2016, l’un des domaines les plus exclusifs de la Napa Valley. Le nectar sombre et velouté parvenait à pallier la pauvreté de la conversation.

Lorsqu’ils eurent convenablement mangé et bu, Heather demanda à John qu’il lui montre la salle de bain afin qu’elle puisse se préparer. Lui, en attendant, pouvait patienter quelques minutes dans le lit ou le salon. Après tout, une séance d’amour torride, les corps nus en appui contre l’immense baie vitrée, cela procurait toujours des sensations exaltantes, à défaut de combler ce vide abyssal au fond de son âme.

À suivre…

Étiqueté ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.