Un homme à la mer – partie 2

Un mois plus tard, toutes les bourses mondiales commencèrent à chuter de façon terrifiante. John était installé à son poste, devant son mur d’écran. Cela faisait plusieurs semaines qu’il avait perçu les signes avant-coureurs de cette nouvelle crise planétaire. Il était peut-être passé à côté de la dernière et y avait perdu quelques plumes, mais cette fois-ci, il avait bien joué ses cartes en amont et tirerait d’importants profits du cataclysme à venir.

John sirota une gorgée de Red Bull qu’il laissa pétiller un moment sur sa langue. Il était plongé dans les informations en provenance directe de Paris. Une nouvelle forme de virus avait surgi de Chine, deux mois plus tôt. Et si le monde entier avait trouvé cela inintéressant dans un premier temps, la capacité de propagation rapide du virus avait finalement fait ravaler l’arrogance de tous les habitants de la planète.

Ce que Bill Gates avait annoncé dans son TED Talk de 2015 était en train de se produire. Personne ne s’y était préparé. Le mot « confinement », dans toutes les langues, arrivait en top Tweet en Asie, en Europe et sous peu aux États-Unis.

Pour le moment, le jeune trader new-yorkais ne se sentait pas inquiet. Les frontières de son pays avaient été scellées et l’océan Atlantique offrait une barrière infranchissable entre le vieux continent et lui — pour un temps, du moins. John était d’autant plus serein, qu’il avait eu le nez creux et avait accordé du crédit à cette situation suffisamment tôt pour placer quelques belles opérations de vente à découvert. La magie de la bourse : pouvoir vendre des actions que l’on ne possède pas et croiser les doigts que le marché tombe vite et fort, afin de faire le plus de bénéfices. C’était l’une des techniques les plus risquées et les moins éthiques, mais cela ne l’empêchait pas une seconde de dormir.

Élisa, en revanche, l’empêchait fréquemment de dormir. Il s’efforçait de ne pas trop y penser, mais ce matin-là il lui semblait avoir noté un changement dans le comportement de sa ravissante serveuse. Certes, elle le reconnaissait. Depuis longtemps déjà. Elle préparait régulièrement sa boisson caféinée en le voyant franchir le pas de la porte, avant qu’il en ait passé la commande. John trouvait cela très plaisant, mais ça ne lui avait pas donné davantage le courage de l’aborder.

La réelle nouveauté chez Élisa, ce matin-là, avait été une expression anormale, comme si elle avait voulu dire lui dire quelque chose de fondamentalement important lorsqu’elle lui avait tendu son Flat White au miel. Comme si elle avait voulu soulager quelque chose qui pesait sur son cœur, se jeter à l’eau… avant de finalement se raviser, lui souhaiter une bonne journée et passer rapidement au client suivant.

C’était étrange. John se risquait à imaginer que peut-être, elle aussi éprouvait ce sentiment un peu puéril, un peu idiot. Après tout, il était plutôt bel homme, il faisait du footing et suait trois heures par semaine à la salle de musculation. S’il voulait un jour affronter les forces titanesques qui s’exprimaient au large du cap Horn, il lui fallait avoir un corps vif et acéré.

Bon, là on est vendredi… je me donne le week-end pour y réfléchir ! pensa-t-il avant de se concentrer à nouveau dans ses indices et évaluer quels autres titres il serait judicieux de revendre par anticipation du krach boursier imminent.

~

Lundi matin, la démarche fière et résolue, John emprunta son itinéraire habituel. Il se sentait plus fort, il avait envie de risquer le tout pour le tout et acceptait même de s’afficher devant une foule d’imbéciles qui seraient sans doute prompts à le juger. Élisa avait laissé paraître un signe et, en bon trader, John savait qu’il fallait parfois se fier à son instinct et miser gros sur les signes les plus discrets.

Cette fois-ci, il lui dirait qu’il pense à elle en permanence. De façon romantique, de façon douce et occasionnellement un peu sensuelle, mais jamais sous un angle vulgaire ou irrespectueux. Le vaillant héros marqua une pause dans sa marche et dans sa réflexion. Peut-être était-il précipité d’évoquer la volupté de ses rêveries ? Très bien. Il se limiterait à ses sentiments sincères et au côté fleur bleue de son âme. Il reprit son chemin et, le cœur tambourinant plus fort que jamais, il franchit la porte du Starbucks.

Un rapide regard derrière le comptoir, puis dans la salle à la recherche de cette crinière qui l’affolait. Pas d’Élisa à l’horizon. Peut-être était-elle aux toilettes ? Il n’y avait guère d’autre endroit où se dissimuler dans ce lieu de taille plutôt modeste.

Après avoir attendu dix minutes sur le pas de la porte, sentant son angoisse se dissiper peu à peu malgré lui, il ne vit jamais arriver la femme de ses rêves. Tant pis. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, se dit-il, penaud, en tournant les talons et en se dirigeant vers sa salle de marchés.

~

La semaine fut beaucoup plus compliquée que prévu. La plupart des paris de John avaient été incroyablement avisés, mais certains s’étaient pourtant montrés désastreux. Il lui fallait se concentrer sur ces derniers afin qu’ils ne réduisent pas à néant les magnifiques bénéfices effectués suite à l’effondrement de plusieurs entreprises américaines et européennes.

Garder le cap, ne pas perdre d’allure dans la montée, réacquérir des actions pour baisser le prix d’achat moyen pondéré tant que la vague est défavorable. Cela amortirait le choc et donnerait plus de marge pour le retour.

Fred et les autres collègues de John, surfant sur un tas d’autres indicateurs, étaient soumis au même stress, à la même nécessité de faire du micro-trading pour voguer dans ces eaux dangereuses.

Dans les salles de réunion, la cocaïne ne se cachait plus. L’ambiance était électrique et nerveuse. Chacun partageait ses angoisses face à un marché en déperdition qui était sur le point de battre les records de 2008. John faisait partie des plus chanceux ou des plus clairvoyants. Il était toujours bénéficiaire et avait le potentiel pour rendre ses clients — et lui-même — immensément riches. Il lui fallait cependant naviguer avec une précision extrême. D’ailleurs, en regardant ses comparses chavirer et renifler leur poudre blanche comme si elle allait leur permettre de faire des miracles, il était bien content de ne jamais avoir pris de ces substances. Pas de drogue pour lui. Un moral d’acier et un esprit affuté.

Et plus tout cela était important, plus John se demandait ce qui avait bien pu arriver à Élisa. Il ne l’avait pas vue depuis lundi. Quelle pouvait en être la raison ? Avait-elle quitté ce job ? Elle avait forcément trouvé mieux. Ce n’était pas si compliqué, après tout. Ou bien s’était-elle simplement accordé quelques congés ? Cette hypothèse était plus rassurante. Désormais, chaque jour était plus insupportable que la veille. Croiser le regard d’Élisa était difficile pour John, mais ne pas l’apercevoir pendant plusieurs jours lui était encore plus pesant. C’était un vrai supplice et cela n’aurait pas pu tomber à plus mauvais moment.

~

Ce vendredi soir, épuisé par la semaine la plus intense de sa courte carrière, John se dirigea vers son Starbucks. Élisa ou non, il avait bien mérité de s’offrir sa boisson préférée. Maintenant que le chaos était total au New York Stock Exchange, il avait enfin réduit sa voilure et ne courait plus vraiment de risque. Mais son audace, son courage, lui avaient permis de sortir grand vainqueur de cette semaine pourtant épouvantable. Il avait fait gagner plusieurs milliards de dollars cumulés à ses différents clients. Sa propre fortune avait bondi de presque trois millions. Tout ça grâce au désastre que vivaient certaines entreprises, ballotées, déchirées par ce système économique impitoyable.

Et alors qu’il se demandait si un jour il culpabiliserait d’avoir cette position grâce à laquelle, en jouant finement, il pouvait tirer profit de toutes les situations, il fut stoppé dans le fil de ses pensées.

Élisa passa devant lui. Sortant du café, marchant bras-dessus, bras-dessous avec un autre serveur de l’enseigne. Ils avaient tous les deux terminé leur journée et rentraient chez eux, habillés en tenue civile. Élisa portait un jeans seyant, mettant en valeur ses jambes longues et graciles, et un T-shirt Rick et Morty qui épousait étonnamment et à merveille sa poitrine sculpturale. Même dans la simplicité, elle était magnifique.

Et lui… cet autre type : un petit con sans situation, sans rien. Il était parvenu à la séduire ? Mais comment ? Il ressemblait à un minable, sans classe, sans goût. C’était donc cela qu’il s’était passé : Élisa avait changé ses horaires de façon à les faire correspondre avec ceux de ce Don Juan de pacotille. C’était navrant. Pitoyable.

Comment la journée de John, sa semaine et son amour qu’il aurait juré réciproque avaient-ils pu s’effondrer ainsi ?

Lorsqu’elle arriva à son niveau, Élisa le reconnut dans son costume toujours très classe. Elle voulut le saluer comme le font deux personnes pas tout à fait étrangères, mais le regard glacial et lourd du trader la figea dans son élan. Cela ne ressemblait pas simplement à une mauvaise journée. Elle aurait pu jurer que ce jeune homme généralement aussi bizarre que charmant était en train de hurler intérieurement de rage et qu’elle était précisément la cible de cette colère. Les yeux sombres et humides de John lui envoyaient des éclairs.

Élisa se blottit davantage contre son compagnon. Si elle avait encore eu le moindre doute concernant les sentiments que le millionnaire timide s’était fabriqué à son égard, celui-ci s’évanouit. Elle prenait enfin conscience de ce qu’elle avait redouté : sans rien faire, sans être pour le moins provocatrice, elle avait hypnotisé et emprisonné cette triste âme solitaire. Et maintenant, elle culpabilisait de voir ce pauvre garçon souffrir. Étrange situation.

~

John rentra chez lui. Il aurait dû être content pour elle, ravi qu’elle ne soit pas aussi malheureuse que lui. Soulagé, même, de ne pouvoir plus aller que de l’avant désormais. Cette obsession n’avait jamais été saine et même s’il s’y était attaché, qu’il était prêt à perdre pied et à se noyer dans cette dévotion complètement insensée, il se devait de reconnaître que tout finissait pour le mieux. Tout allait bien au boulot, tout allait bien sur son compte bancaire, tout allait bien tout court.

L’amoureux éperdu, finalement arrivé dans son grand salon vide, contempla sa toile, son dernier rêve, l’ultime désir qui l’amarrait encore au monde des vivants et l’évitait de sombrer définitivement dans la froideur et l’inhumanité de Wall Street.

Cette toile dont il connaissait les moindres détails, dont il pouvait apprécier les gestes de l’artiste, ses coups de pinceau dynamiques et violents sur la crète des vagues, ses tracés plus précis et plus lents pour représenter les contours cotonneux des cumulostratus, les couleurs plus vives et plus riches qui se révélaient à qui savait l’observer avec attention. Cette fois-ci ce fut une évidence. L’océan démonté, le Cap Horn l’appelait avec plus de clarté désormais.

~

Le lendemain matin, pour commencer son week-end de la plus belle des façons, John sortit son Aston Martin DBS Superleggera de son garage. Propulsé par son moteur V12 de plus de sept cents chevaux à la voix rauque, le missile sur roues emmena rapidement le jeune homme loin de la mégapole, en direction du sud, jusqu’à Dover Beaches South, à cent vingt kilomètres de Manhattan.

Lorsqu’il arriva à destination, à peine une heure après avoir quitté son appartement, John avait le cœur beaucoup plus léger qu’il ne l’aurait imaginé. Le spectre d’Élisa l’accompagnait toujours, mais il était en paix. Il était focalisé sur autre chose.

C’était là, il était garé juste devant. Cette petite entreprise familiale spécialisée dans la conception et la fabrication de voiliers monoplaces sportifs haut de gamme. Depuis des mois, il s’était juré qu’il viendrait passer commande. Depuis des mois, il s’était trouvé des excuses pour ne pas le faire. Mais cette fois-ci c’en était fini. En ce jour radieux et joyeux, John lancerait les travaux de son futur ketch. Et désormais plus rien ne l’éloignerait de son projet.

En décembre ou janvier prochain, John s’en faisait le serment, il entamerait son trajet New York/Kahului. Et rien ni personne ne se mettrait en travers de ce rêve-ci.

FIN

Étiqueté ,

2 commentaires sur “Un homme à la mer – partie 2

  1. Très belle écriture, j’ai adoré. Continu Stp.

    1. Merci Pascale 🙂 Je ne vais pas cesser d’écrire, ne t’en fais pas ! Bon, cette histoire-ci est terminée, mais cet été il y aura une nouvelle en quatre parties à découvrir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.