Karine Tome 1 – Extrait

Chapitre 1

Elle possédait les traits d’une star de cinéma, taillés au diamant dans un bloc de marbre rose. Ses longs cheveux châtain clair coulaient sur ses épaules et le haut de son dos, telle la crinière d’un pur-sang. Elle avait un nez fin, des joues subtilement bombées, et son menton formait presque un V, à l’arête nette. Il n’y avait pas un élément moins gracieux que l’autre dans ce visage parfait. Et bien que la jeune femme de vingt-cinq ans porte un T-shirt ample, dissimulant ses lignes, elle possédait un corps mince, athlétique et entraîné avec obsession, répondant aux mêmes exigences de qualité esthétiques que son portrait. Malgré cette apparence surréaliste, il ne s’agissait pas d’un mannequin artificiel, on pouvait s’en rendre compte à ses clignements de paupières occasionnels. La jeune femme était faite de chair.

Ses yeux ambre focalisés dans le vide, perdue dans ses pensées, Karine savourait la dernière cuillère de la tarte au citron posée sur sa table. Le goût acide et fort du fruit était soigneusement équilibré avec la meringue sucrée et onctueuse. Elle n’aurait pu dire si c’était sa pâtisserie préférée, mais dès qu’elle s’en autorisait une part, dans un petit restaurant similaire à celui-ci, elle voyageait le temps d’un dessert. Les clients autour d’elle, les bruits des couverts, les discussions et les rires ne la dérangeaient pas, elle n’entendait plus rien, elle était transportée hors de l’espace et du temps.

— Désirez-vous autre chose, mademoiselle ? demanda poliment le serveur, en allemand, la tirant brutalement de sa rêverie éphémère et l’amarrant solidement à la réalité.

Passé l’effet de surprise, elle répondit également en allemand et commanda un expresso. L’homme acquiesça et repartit en direction du bar. Karine ralluma le smartphone posé sur la table et reprit sa lecture, plus concentrée que précédemment. Elle leva tout de même la tête vers le bar duquel elle vit son serveur revenir avec la boisson chaude qu’il laissa à côté d’elle, avant de passer à un autre client. Lorsqu’elle remercia mécaniquement le garçon, Karine ne décrocha pas les yeux du comptoir. Elle regardait fixement un homme grand, la quarantaine, les cheveux grisonnants. Il était assis à ce bar. Sa taille impressionnante ainsi que sa carrure massive et imposante tranchaient avec celles des clients autour de lui. On aurait dit un boxeur dans une troupe de danseurs classiques. C’en était amusant et presque ridicule. Il fixait également Karine. Peut-être qu’elle aussi jurait avec le décor. Elle s’imagina brièvement en princesse magnifique et éthérée, flottant au milieu de la population de simples humains. Ses longs cheveux lisses et scintillants volant librement dans l’air ; une elfe prenant son café parmi les mortels. N’importe quoi ! Les yeux marron clair de Karine étaient toujours perdus dans ceux bleu acier de ce type solitaire, au visage marqué par la fatigue. Ce fut elle qui décrocha la première, retournant à l’écran de son téléphone, qu’elle consulta encore attentivement. Photo après photo, e-mail après e-mail. Tout en sirotant lentement son expresso, elle tentait de mémoriser le maximum d’informations, de lieux, de dates, de visages, de noms. Elle se doutait que la plupart de ces éléments n’allaient pas avoir la moindre importance. Elle avait juste envie d’y être déjà, de voir comment ça se présentait et de réagir sur le coup. Elle savait toutefois que ce n’était pas une très bonne façon de s’y prendre, et que pour tout entretien, il était important d’être parfaitement préparée. Aussi continua-t-elle ses révisions. Lorsque le café fut terminé, elle en demanda un second et leva les yeux en direction de l’inconnu. Il tenait désormais son téléphone à l’oreille et discutait avec quelqu’un, mais il la regardait toujours. Intimidée, elle reporta immédiatement son attention sur l’écran de son propre smartphone, qu’elle consulta encore pendant de longues minutes.

L’homme au bar buvait une bière du coin des lèvres, mais il fixait la belle jeune femme esseulée. Une silhouette mince, un visage de princesse Disney, il ne la quittait pas des yeux. Ou plutôt, il la quittait rarement des yeux. Dès qu’un bruit un peu sec retentissait — un claquement de porte, la chute d’un objet, quelqu’un s’exclamant à haute voix —, l’homme se focalisait instantanément sur la source du son. Il déterminait rapidement et avec précision le danger direct lié à l’évènement. Puis il examinait les alentours immédiats ; chaque individu, chaque posture étaient passés au crible de son regard analytique. Enfin, il vérifiait plus largement si quelqu’un d’autre dans le restaurant avait réagi à ce bruit et de quelle façon. Comment bougeaient les gens, étaient-ils saouls, se déplaçaient-ils avec une démarche hyper maîtrisée qui pourrait les trahir ? Enfin, après s’être personnellement convaincu que la situation demeurait sous contrôle, il braqua à nouveau ses yeux sur son sujet principal, portant sa chope de bière fraîche à la bouche.

Cela faisait presque un quart d’heure que Karine avait terminé son second expresso. Elle jeta un dernier coup d’œil à l’homme mystérieux. Celui-ci la regardait toujours, avec une expression grave et profonde. Karine se leva, fit un signe de main amical et un grand sourire à son serveur, occupé avec une famille à l’autre bout de la salle, puis se dirigea vers la sortie. En passant devant le bar, elle posa son portable à côté de la bière de l’homme aux yeux bleus, et accéléra subtilement le pas. Elle ouvrit la porte du restaurant, prit une grande inspiration, respira l’air chaud et sec de ce mois d’août et monta rapidement dans sa voiture de location. La jeune femme sortit son GPS de la boîte à gants et le fixa sur le pare-brise. Elle valida l’option « reprise de l’itinéraire précédent », puis repartit tranquillement en direction de l’autoroute.

Dans le restaurant, l’homme éteignit le smartphone de Karine. Il le garda quelques secondes en main, puis le glissa dans une poche intérieure de sa veste. Enfin, il ressortit son propre téléphone et composa un message : « Le chaperon rouge est en route pour mère-grand ».

~

Il n’était pas encore quinze heures lorsque Karine arriva à Brême. Après avoir déposé sa voiture à l’agence de location du centre-ville, elle sortit un ancien modèle d’iPhone de son sac à main. Un smartphone usé par les années, à la batterie un peu fatiguée. Elle lança l’application Uber qui mit une éternité à démarrer. Elle était sur le point de commander un chauffeur, quand elle se ravisa. Elle avait bien le temps de se promener au Bürgerpark, à une cinquantaine de mètres du loueur de véhicules, pour décompresser et réduire ce stress qui semblait l’étouffer de plus en plus à mesure qu’elle approchait de sa destination.

Le parc était magnifique et très fréquenté. Karine regardait ces étendues d’eau calme, ces fontaines et ces petits passages ombragés aménagés entre les arbres. Mais elle n’arrivait pas à en profiter. Elle était bien trop préoccupée. Si seulement elle pouvait se détendre, penser à autre chose. Elle observait les gens joyeux et légers qu’elle croisait. Ces familles parfaites aux enfants heureux, ces groupes d’amis aux discussions enflammées, essayant les uns et les autres de se convaincre que Thor est bien plus puissant que Captain Marvel, à moins que ça ne soit le contraire. Elle vit aussi ces jeunes couples allongés à l’écart de la foule, se couvrant de caresses et de baisers. Karine s’imaginait adossée sous un arbre, plongée dans un roman policier, tandis qu’un hypothétique amant assis à côté d’elle tenterait de la perturber en faufilant une main experte sous sa robe d’été légère. Les longs doigts virils de l’homme taquin embrasant sa peau, l’intérieur de ses cuisses. Elle ressentait presque le choc électrique lorsqu’ils entraient en contact avec son périnée, puis qu’ils remontaient lentement le long de ses grandes lèvres légèrement moites, jusqu’à la naissance de celles-ci…

Karine sortit de sa rêverie, elle avait finalement réussi à se détendre. Peut-être même un peu trop. Son pouls s’était accéléré, elle en avait conscience : elle avait été formée à l’autodiagnostic médical rapide. Et puis c’était évident, puisqu’elle se sentait désormais relativement excitée. Plus de stress, plus de crainte, juste un désir qu’elle souhaiterait assouvir. Et pourquoi pas avec un inconnu ? Il y avait tellement de beaux mâles autour d’elle. Elle était sûre qu’un ou deux d’entre eux se porteraient volontaires pour l’aider à éteindre cet incendie qui brûlait en elle. Elle rit intérieurement. C’était plutôt bon signe, elle entrait enfin dans la peau de son personnage.

Karine sortit son téléphone de son sac, afficha l’historique et appela le numéro figurant en haut de la liste. Après plusieurs sonneries, elle entendit une voix féminine assez âgée :

— Hallo ?

Karine répondit avec un allemand au fort accent français, mais grammaticalement correct :

— Bonjour, madame Dreher, c’est Madeleine au téléphone. Comment allez-vous ?

— Ah bonjour, Madeleine ! Je vais très bien. Et vous-même ? Êtes-vous déjà arrivée à Brême ?

— Il y a presque une heure, oui. Je me promène en ce moment au Bürgerpark, c’est tellement paisible !

— Vous avez raison, ma chère, c’est un parc magnifique. Écoutez, ma fille sera disponible dans une heure environ, mais si vous le souhaitez, vous pouvez venir un peu plus tôt. Cela nous laissera le temps de papoter ensemble.

— Bien sûr, madame Dreher, avec plaisir. Je serai chez vous dans une demi-heure, je pense.

— Merveilleux. À tout à l’heure alors.

Il était l’heure de sortir du parc et de finalement commander ce chauffeur Uber. Karine, encore légèrement émoustillée par ses envies, observa trois jeunes hommes musclés qui se faisaient des passes avec un ballon de football américain. La sueur sur leur torse nu, la fougue qu’ils mettaient dans leurs lancers… Ah, si elle avait eu plus de temps et si cela n’avait pas été d’une indécence complète, elle les aurait bien attirés quelque part à l’écart, pour jouer à un autre jeu avec ces trois-là… Elle prit une photo mentale de ces Apollons, pour plus tard. Puis elle se dirigea d’un pas décidé vers la sortie du parc.

Pendant le trajet en VTC, la jeune femme sentait que le stress la gagnait à nouveau. Elle essaya de discuter avec le chauffeur, mais celui-ci avait très peu de conversation. Le minimum de conversation, à vrai dire. Il connaissait les prédictions météo de la semaine, ainsi que les gros titres de la presse du jour, mais n’émettait pas d’avis sur leurs sujets. Néanmoins, sa voix grave était plutôt agréable. Vingt minutes après un trajet qui lui avait semblé trop long, sa voiture passa le portail ouvert d’une grande propriété. Le véhicule avança lentement dans l’allée, jusqu’à arriver sur un parking d’une trentaine de places, sur lesquelles étaient garées huit sportives haut de gamme, dont trois Porsche. Ah, ces riches… Aucune imagination ! Le chauffeur s’arrêta devant l’escalier en marbre menant à la porte d’entrée massive.

— Et voilà, mademoiselle. Puppenhaus. Je vous souhaite une bonne soirée.

Lorsque le VTC quitta la propriété privée, Karine jeta un œil à l’immense demeure. C’était ici qu’elle allait vivre pour ces prochaines semaines. C’était ici qu’elle allait prendre une autre identité et faire un nouveau métier. Elle n’allait plus être sollicitée pour les connaissances et compétences qu’elle avait eu l’occasion d’acquérir et de perfectionner ces dernières années, mais on allait la féliciter pour ses talents dans d’autres domaines. À supposer qu’elle ait ce genre de talents. Il le fallait. Le doute n’était plus permis à ce stade. Elle allait devoir se montrer exceptionnelle.

Sous la fausse identité de Madeleine Gosselin, Karine allait devenir une jeune prostituée de luxe, dans une maison close allemande, à la réputation nationale. Elle devrait alors répondre favorablement à toutes les attentes de ses clients, moyennant quelques billets. D’ailleurs, ça n’était pas clair pour elle, si elle allait pouvoir garder ces billets, ou si on allait les lui reprendre, une fois la mission terminée.

À suivre…

Il ne s’agit ici que du premier chapitre. Le livre complet sortira le 6 septembre, mais il est déjà disponible sur ce site : Visiter la page de la boutique. Voici les liens vers les principaux points de vente :

Format numérique (7.99€) :

Format papier (17,99€) :

  • Ma maison d’édition : Evidence Editions
  • Amazon
  • Fnac
  • Decitre
  • Dans les espaces culturels Leclerc
  • En librairie, en communiquant à votre libraire, la référence ISBN du livre, à savoir : 979-10-348-1214-1