Tome 2 : les Puissants – extrait

Chapitre 1

Le lieutenant Willis avait les sens en éveil. L’instant allait être décisif, il le savait pertinemment. La situation s’était avérée désastreuse, ils avaient joué de malchance dès le début. Les terroristes avaient été plus rapides, plus précis. Sur son escouade de quatre hommes, deux étaient tombés sous le feu de l’ennemi après avoir parcouru à peine quelques mètres dans ce village subsaharien sans vie. Willis et son dernier équipier valide ont dû faire usage de tous leurs explosifs pour repousser l’offensive. Ils y sont parvenus. Ils ont peut-être même blessé quelques assaillants, mais n’en ont pas tué un seul. Quelques minutes plus tard, quelques rues plus loin, dans ce désert qui les faisait littéralement cuire dans leurs tenues de kevlar, Willis et son acolyte aperçurent le commando adverse marchant sur une corniche, à deux cents mètres de leur position. Ils tirèrent des rafales avec leurs armes automatiques, vidant leurs chargeurs en quelques secondes. Un terroriste tomba. La petite victoire avait un goût amer : dans une gerbe écarlate et un hurlement étouffé, le dernier allié du lieutenant s’effondra lourdement, immobile. Les grenades plurent, Willis eut juste le temps de se mettre à couvert et d’éviter la plupart des éclats d’acier. Blessé à la jambe, surchargé d’adrénaline, il essayait de ne pas céder, de garder un moral de vainqueur. Plus que trois. Je suis seul. Putain, il faut que j’y arrive !

Willis avait un avantage sur ses adversaires, il savait où ils se rendaient. Il avait vu la direction qu’ils avaient prise, il n’y avait plus de doute sur leur cible. En passant par une zone ouverte et donc risquée, le lieutenant Willis avait en outre de bonnes chances de s’y retrouver en même temps qu’eux. Et ce, malgré la blessure qu’il avait à la jambe et qui irradiait de douleur dans tout son corps. En avant soldat, tant que tu respires, tu te bats !

L’Américain arriva à l’endroit précis où il comptait revoir ses ennemis. Ils étaient déjà là. L’un préparait son explosif, tandis que les deux autres scrutaient les environs, prêts à mitrailler la première silhouette qui traverserait leur champ de vision. Caché derrière une épave de voiture, Willis se concentra. Ses cibles étaient loin, mais il avait réussi des tirs plus compliqués à l’entraînement. Une ou deux fois, en tout cas. Le militaire se coucha sur le véhicule abandonné afin d’avoir une position stable et d’exposer son corps au minimum. Il brandit son arme de poing. Les deux terroristes, debout, quarante mètres devant lui, l’alignèrent. Ils appuyèrent sur leurs gâchettes. Willis aussi fit feu. Les AK-47 avaient une cadence de tir beaucoup plus rapide que son 9 mm. Les dizaines de balles criblèrent d’impact une large zone autour du soldat américain. Un ennemi tomba, mortellement atteint à la gorge. Le second se dit qu’il serait intéressant de se mettre à couvert. Il n’eut pas l’occasion d’exécuter son idée qu’il gisait à son tour dans son sang, touché aux cuisses par trois fois. Le liquide rouge s’écoulait rapidement de ses plaies, il n’en avait plus pour longtemps à vivre.

Le dernier ennemi venait de poser et d’armer la bombe. Il se saisit de son fusil d’assaut pour protéger la zone, mais Willis était déjà dans son dos. Le militaire lui planta les dix-huit centimètres de son couteau de combat en acier carbone entre les côtes. Le terroriste s’effondra.

Douze secondes avant la détonation. Heureusement que Willis avait eu la présence d’esprit de s’équiper du kit de désamorçage rapide juste avant de commencer cette mission. Il sortit son outil de son sac à dos et le connecta à la charge. Le compteur stoppa immédiatement. Willis ne bougeait plus, il était figé. Sa respiration s’était arrêtée, le monde autour de lui n’émettait plus le moindre son, il n’y avait plus que cette image fixe de cette bombe sur le point d’être neutralisée.

— Et merde, c’est quoi encore, ce bordel ! s’écria Willis.

Un message apparut en surimpression sur son écran : « connexion perdue ». Willis voulut jurer une seconde fois, mais les sirènes d’alarme retentirent et une annonce se fit entendre dans les coursives et dans toutes les pièces du bâtiment :

— Seals, tous à vos postes ! Ceci n’est pas un exercice. Pilotes Jones, Willis, Sanders et Buck, équipez-vous et rejoignez vos appareils, vous avez cinq minutes.

OK, Counter-Strike, ça sera pour un autre jour, se dit Willis, lâchant le PC de la salle de repos et se ruant à son vestiaire pour y récupérer sa combinaison anti-g.

Moins de deux minutes plus tard, après avoir enfilé son accoutrement, Willis déboula sur le pont supérieur du George H. W. Bush, naviguant actuellement à cinq cents kilomètres au nord de l’archipel des Bahamas. Les hommes et femmes des différentes équipes techniques s’affairaient sur ce pont où des bruits de moteurs et d’engins grondaient et bipaient tandis que la sirène d’alarme s’était à peine tue. Tout le personnel concerné par l’alerte était désormais en position. Deux autres Seals en tenues de pilotes attendaient dans l’air glacial depuis quelques longues secondes. Le dernier membre de l’escadron, Buck, sortit de la porte métallique juste derrière Willis. Le calme et la profondeur du ciel noir, sans étoile ni lune, contrastaient avec l’agitation qui animait la moitié des cinq mille âmes à bord du porte-avions. La mer était paisible également et bien qu’il ne puisse pas la voir depuis sa position, le lieutenant l’imaginait au moins aussi sombre que les ténèbres qui enveloppaient intégralement le bâtiment de guerre.

Tandis qu’il se dépêchait de fermer le zip de sa combinaison et de commencer à ajuster les sangles à ses bras et ses jambes, Willis se dirigea vers la zone de parking où deux F-22 Raptor en cours de préparation venaient d’être stationnés. Un troisième avion de chasse apparut sur la grande plateforme qui s’élevait des entrailles de la base flottante. C’était sa monture attitrée, sa « Mary-Jane », comme il l’avait surnommée.

— OK, donc c’est encore moi qui suis servi en dernier, râla Sanders, qui était pourtant arrivé le premier sur le pont.
— C’est sans doute parce que tu critiques trop les ingés ! Au bout du compte, ce sont eux qui décident si tu voles ou pas, lui dit Willis, amusé.
— Ce sont des feignasses, lieutenant. Plus sérieusement, vous savez ce qui nous attend ? demanda ce dernier à son chef d’escadron.
— Pas la moindre idée, répondit-il calmement, tandis que sa Mary-Jane était amenée sur la zone de stationnement et que la plateforme mobile redescendait chercher la « Kate » du pilote Sanders.

Huit minutes plus tard, les quatre hommes décolèrent du porte-avions, à bord de leurs chasseurs à trois cent cinquante millions de dollars l’unité. L’escouade fonçait à Mach 1.6 au-dessus de l’océan atlantique, à travers les épais stratocumulus, en direction du nord. Le commandant briefa ses ailiers par radio :

— Messieurs, il y a quinze minutes, la FAA nous a signalé un comportement inhabituel sur un Boeing 757-200. Il s’agit d’un trajet commercial à destination de JFK. Nous comptons deux cent douze passagers et six membres d’équipage.

Les quatre militaires écoutèrent attentivement les consignes. Il y était question d’un vol de la compagnie American Airlines en provenance de Paris–Charles-de-Gaulle et à destination de l’aéroport international de New York. Une alarme avait été déclenchée dans le cockpit. S’en étaient suivies quelques informations inquiétantes remontées par le transpondeur de l’appareil : ouverture de la porte du poste de pilotage, changement d’altitude et d’allure, puis perte de ce transpondeur. Tout portait à croire que le 757 avait été détourné. Les radars indiquaient que son cap n’avait en revanche pas été modifié, aussi il y avait à craindre que les pirates de l’air aient effectivement pour cible, la « grosse pomme ».

Une demi-heure après un vol à une vitesse de deux mille kilomètres/heure, les F-22 entrèrent dans le périmètre d’interception. La météo était plus clémente, le ciel noir, constellé de points blancs lumineux. Willis et ses ailiers captèrent l’écho du Boeing AAL121, au nord-est de leur position, à proximité des côtes de la Nouvelle-Écosse. La consigne de l’équipe était de s’approcher du 757, effectuer un repérage visuel de l’appareil et prendre contact avec ses pilotes. Il fallait les convaincre de se faire rediriger et accompagner jusqu’à la base militaire de Norfolk, dans l’État de Virginie.

— Messieurs, ralentissez à Mach 0.6 ; verrouillez-vous sur le bip au nord-est de notre position. On le laisse nous croiser sur la gauche.
— Ça marche, lieutenant, répondit Jones, un peu à cran de devoir gérer une situation délicate incluant autant de civils.
— Ça va bien se passer, Jones. Tu resteras en escorte sur le flanc gauche du Boeing. Buck, tu prends le flanc droit. Sanders, avec moi.

Ce fut à ce moment que l’escouade établit le premier contact visuel avec le 757, légèrement au-dessus de leur altitude. Le Boeing avançait à vitesse normale, sur sa trajectoire normale. Il les croisa en un éclair. Willis tenta un échange radio, mais il n’obtint pas de réponse.

— OK les gars. Virage gauche à 45° d’angle, on grimpe à 35 000 pieds, puis on accélère à Mach 1 pour rattraper notre cible. Arrivés à son niveau, alignez-vous sur son allure.

— Madame la Présidente, nous avons un problème, fit Samuels, gêné de réveiller ainsi la chef des armées.

Le Conseiller à la sécurité nationale expliqua la situation à la Présidente des États-Unis, tandis qu’ils traversaient la Maison-Blanche. Samuels, dans son costume froissé de la veille et Abigaïl Rogers portant une robe de chambre bleu marine élégante, brodé du sceau présidentiel. Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle de crise, plusieurs hauts fonctionnaires de l’armée, des relations internationales et de la communication du gouvernement étaient déjà attablés, fixant nerveusement l’écran qui affichait une carte de la moitié est du pays, sur laquelle était tracée une ligne rouge courbe, longeant les côtes canadiennes et avançant de quelques pixels chaque minute. La Présidente s’installa calmement en bout de table, remercia ses conseillers de s’être montrés si réactifs et demanda immédiatement à son chef de cabinet :

— Samuels, avons-nous contacté Paris ?
— Justement, non, madame la Présidente, avoua-t-il, confus. Nous devons envisager toutes les options avant d’appeler la France.
— Dites-moi.
— Cela fait presque une demi-heure que nos chasseurs escortent le Boeing et que nos hommes essaient d’établir une communication avec ses pilotes, reprit l’Amiral des flottes de la Navy. Nous n’avons eu aucune réponse jusqu’à présent. Nous avons procédé au contrôle visuel de l’appareil. Rien à signaler. Les stores sont tous fermés, les lumières éteintes.
— Et dans le cockpit, pouvons-nous distinguer quelque chose ?
— Oui, madame la Présidente, poursuivit-il, dépité. Nous voyons deux individus aux commandes du 757. Il est impossible de les identifier. Il fait nuit et l’image n’est pas assez précise, mais nous savons qu’ils ne portent pas l’uniforme de la compagnie aérienne.
— Ce sont donc bien des pirates de l’air. Cela peut-il être des passagers qui seraient venus assister les pilotes suite à un malaise ? Cela peut paraître improbable, mais nous devons considérer cette hypothèse.
— Tout à fait madame la Présidente, nous devons espérer ce genre de scénario, mais cela semble effectivement très peu plausible. La coupure du transpondeur est forcément un acte de sabotage et pas une fausse manipulation. De plus, nous essayons de communiquer avec eux sur des fréquences d’urgence qu’ils ne peuvent pas neutraliser. Les pilotes ont leurs casques sur les oreilles, ils entendent nécessairement les instructions que nous leur envoyons, et c’est délibérément qu’ils ne les suivent pas.

La Présidente commença à baisser la tête vers sa table, parcourant des yeux de façon distante, les données qui s’affichaient. Après quelques secondes de réflexion, elle leva à nouveau le visage vers son chef de cabinet :

— Samuels, appelez Paris, vous voulez bien ?
— Madame, il faut…
— J’ai bien compris la situation, l’interrompit la Présidente Rogers avec calme et gravité. Mais je dois en parler avec le chef d’État français.
— Très bien, madame.
— Ensuite, rajouta la femme, s’adressant à la plupart du staff non militaire, vous me ferez rapidement la liste de tous les occupants de cet avion. Mais dans l’immédiat, passez-moi l’Élysée.

— Je répète. Suivez le cap 225 sur 325 milles, puis le cap 240 sur 380 milles. Nous vous escortons jusqu’à la base militaire de Norfolk. Merci de nous confirmer la bonne réception de ces instructions.

— Laisse tomber, Sanders, ordonna froidement le chef d’escadron. Je viens d’avoir de nouvelles directives de la part de la Maison-Blanche.
— On peut encore essayer, insista le pilote, refusant d’accepter la situation.
— Non. Sanders, Buck et Jones, remontez à 40 000 pieds et gardez une distance de deux milles nautiques derrière le 757.

Willis passa sur le canal d’urgence et se positionna à mille mètres derrière le Boeing. Il vérifia son radar, il n’y avait rien devant lui, mise à part sa cible. L’homme arma un missile AIM-120 AMRAAM, ce qui produisit un léger bip continu et aigu dans son cockpit. Il programma la trajectoire du tir et appuya sur la gâchette.

Le ciel s’embrasa tandis que la fusée quitta l’aile du F-22 et fonça en direction de l’avion de ligne. Le projectile air-air frôla la carlingue blanche du long-courrier, le doubla à Mach 4 et disparut à l’horizon avant d’exploser au loin.

— Ceci est votre dernier avertissement, pilotes du AAL121. Vous êtes sommés de nous suivre et de vous rediriger sur cap 225 immédiatement.

Le lieutenant Willis s’y attendait, il n’y eut aucune réponse. Il fit son rapport à son commandant. Les secondes qui s’écoulèrent ensuite furent longues, très longues. Et finalement l’ordre tant redouté, fut donné. Désolé de te demander ça Mary-Jane, pensa Willis en armant ses trois autres AIM-120. Une minute plus tard à Washington, sur l’écran de la salle de crise, la trajectoire courbe qui se dirigeait jusque-là vers le continent nord-américain passa de la couleur rouge à gris éteint.

À suivre…

Il ne s’agit ici que du premier chapitre. Le livre complet sortira le 6 décembre 2019. Les liens vers les sites principaux seront régulièrement mis à jour :

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