Tome 3 : Traquée – extrait

Liens d’achat tous formats et tous vendeurs, en bas de page !

Chapitre 1

Bogotá, Colombie

Le ciel était anormalement sombre en cette fin de matinée. Et sous cette voûte menaçante, la ville fourmillait de monde. Comme à l’accoutumée, les rues étaient encombrées de véhicules avançant mètre par mètre dans une circulation chaotique. Le 4×4 blanc recouvert de terre orangée progressait comme il le pouvait dans les artères de la capitale en direction des hauteurs de Rosales. À mesure que son chauffeur s’éloignait des quartiers populaires, le trafic gagnait en fluidité. Les immeubles en brique couleur saumon, bordés de grands arbres luxuriants apparurent au loin. On approche ! pensa-t-elle.

Installée à l’arrière du véhicule, dissimulant son visage derrière un tissu bordeaux, la jeune femme trépignait d’impatience de mettre enfin son projet à exécution.

— ¡ Diez minutos, señora !

L’homme assis à côté du conducteur, son AK-47 fermement serré dans ses mains, avait été étonnamment perspicace en donnant à sa passagère l’information qu’elle souhaitait, juste quand elle l’avait souhaité.

— Si, gracias.

Encore dix minutes à supporter cette attente. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Dix petites minutes au regard des deux dernières années à préparer ce plan magistral.

Le véhicule finit par s’éloigner des tours de couleur vive. Il venait de franchir un portail gardé par deux loubards armés, et montait désormais la route privée d’une des plus grandes résidences de la capitale. C’était enfin l’heure. Comme pour marquer l’effet théâtral, le ciel devenu presque noir gronda lorsque le 4×4 s’arrêta au bout de l’allée.

La femme descendit de voiture, sans cérémonie. Elle marcha lentement vers la villa qui s’étendait devant elle. Il s’agissait d’une immense demeure, moderne, anguleuse, affirmée. Un sublime et subtil assemblage de roche et de verre déposé au milieu d’un gigantesque drapé de pelouse vert vif. Elle avança sur le chemin en larges dalles de pierre qui serpentait jusqu’à l’entrée principale. Un ponton en bois noir lui permit de franchir le petit ruisseau qui passait en cascade en travers de la propriété.

Arrivée devant la terrasse sérieusement gardée, on lui demanda de s’arrêter. La femme obtempéra. Autant que possible, elle souhaitait éviter le conflit. Elle savait qu’une vingtaine d’assassins équipés d’armes de guerre protégeaient corps et âme la résidence de Luis Peña, aussi appelé El Peñón. Il s’agissait d’un des plus importants barons de la drogue de toute la Colombie. Les autorités locales n’avaient aucun pouvoir sur lui. Pas tant pour des raisons de corruption, que pour des raisons politiques. Dès que la justice le chatouillait de trop, El Peñón s’arrangeait pour que les crimes violents montent en flèche dans la capitale du pays. Rien de tel pour étouffer une économie pourtant en plein essor.

La grande porte d’entrée vitrée s’ouvrit. Un homme bronzé, chauve à la carrure de videur de boîte et vêtu d’un bermuda gris et d’un polo mauve vint à la rencontre de l’inconnue qui n’avait toujours pas retiré son foulard rouge. Derrière sa barbe épaisse et ses lunettes de soleil aviateur, il la dévisagea de la tête aux pieds. Plutôt grande, peut-être un mètre soixante-quinze, elle portait un chapeau en tissu marron qui dissimulait presque efficacement sa chevelure châtain, un pantalon et une veste beiges relativement amples, on aurait dit qu’elle partait faire un safari. Néanmoins, ces larges vêtements ne mentaient pas sur sa silhouette fine. Sa posture, la façon dont elle se tenait trahissait aussi à celui qui savait l’observer une condition physique et une musculature irréprochables.

— Je veux parler à Peñón, exigea la femme, en anglais. Informez-le que Miss Red est arrivée.

L’autre n’avait pas fini de la scruter. Il plongea son regard dans les yeux vert sombre et menaçants de l’intruse. Pour qui se prenait-elle ?

— Il est occupé. Mais moi je suis là. Je suis son bras droit. Appelez-moi El Oso !

La femme était embêtée. Deux ans de préparation. Ça n’allait pas partir en vrille dès le début.

— Écoutez. Comprenez-moi bien, je ne…

— Vous la fermez, princesse rouge ! s’énerva immédiatement l’autre en faisant de larges moulinets avec les bras, vous n’êtes pas dans votre petit château. Ici, vous êtes à Bogotá. C’est notre ville, nos règles. Alors, si vous ne…

La femme sortit un pistolet noir mat de sa poche et le pointa entre les yeux de son interlocuteur qui faillit pousser un cri de surprise.

Les armes avaient été tirées : deux, quatre, six hommes se tenaient en cercle autour de la visiteuse suicidaire. Et comme pour souligner cette ambiance électrique et explosive, le ciel sombre gronda pendant plusieurs secondes au-dessus de ce petit monde.

— Sachez que je ne suis pas une princesse et que je ne vous arrive pas tout droit d’un conte Disney. Alors si vous n’avez pas envie de finir en gaspacho sur cette terrasse, vous allez me chercher votre boss. ¡ Rápidamente !

L’autre ne sut comment interpréter cette menace servie avec tant d’aplomb. Il se gratta la barbe tout en se demandant ce qu’elle pourrait bien faire face à autant d’ennemis et une puissance de feu pareille ? Il hésita entre éclater de rire et considérer cette provocation avec davantage de sérieux.

— J’ai affronté des adversaires plus nombreux et mieux armés que votre petit club de guignols avec vos AK-47 rouillés. Ne me faites pas perdre mon temps, insista-t-elle.

Les gars se regardaient les uns, les autres. Ils n’étaient plus si sûrs de leur coup. Au bout d’une vingtaine de secondes insoutenables, l’homme au polo mauve, pourtant réputé pour être d’une férocité à toute épreuve, baissa son calibre et demanda à son invitée d’en faire autant. Ils étaient entre gens de bonne éducation. Il n’y avait nul besoin de recourir à la violence.

— Va me chercher El Peñón. Je ne parlerai business qu’avec lui.

La garce ne s’était pas calmée. Elle n’avait pas rengainé son Glock.

— Très bien, très bien. J’y vais, dit El Oso en souriant. Veuillez patienter ici, je vous prie. Vous désirez quelque chose à boire ? Miguel va vous apporter quelque chose.

Un des hommes remit son fusil en bandoulière et se sentant bête, alla prendre la commande de la femme tandis que son collègue retourna dans la maison pour y déranger le maître des lieux.

Cinq minutes plus tard, un Colombien en léger surpoids apparut sur le seuil de la porte. Il avait entre quarante et cinquante ans, le visage sérieux sans être austère et ses cheveux poivre et sel défaits et gras témoignaient d’un manque de rigueur manifeste concernant sa présentation. Il était d’ailleurs vêtu d’une robe de chambre en soie noire sur laquelle était brodée en fil d’or El Peñón. Parfaitement mégalo, songea la femme en posant son verre de rhum à moitié vide sur la rambarde et en rajustant son foulard.

Peña était suivi de son fidèle toutou au polo mauve.

— C’est bon, Juan, je prends le relais. Va rendre visite au jardinier et demande-lui quand il compte terminer la taille des bosquets sud. Je ne le paie pas à faire des siestes.
— Oui, boss.

Et Juan s’en alla, pas fâché de ne plus être impliqué avec cette malade mentale.

— Alors comme ça, vous venez intimider mes gars ? plaisanta Peña, tout en marchant dans son terrain immense.
— Alors comme ça vos gars ont peur d’une femme seule, armée d’un neuf millimètres ?
— Ha, ha, ha ! Touché ! Je n’ai pas d’argument.
— Monsieur Peña, vous savez ce qui m’amène ici ?

Miss Red était redevenue parfaitement sérieuse. El Peñón accusa un peu le coup lorsqu’elle l’appela par son nom, mais il essaya de ne pas réagir. Cependant, elle avait vu que l’homme, amoureux de sa propre légende, n’appréciait pas trop ce patronyme.

— Cela ne vous dérange pas que je vous appelle monsieur Peña, j’espère ?
— C’est-à-dire que tout le monde s’adresse à moi en tant que…
— C’est-à-dire que je ne suis pas tout le monde, se permit-elle de l’interrompre. Tout le monde ne vous propose pas cent millions de dollars en échange d’un service, n’est-ce pas ?
— En effet, admit-il, stupéfait par la somme colossale que lui promettait cette mystérieuse Miss Red.

Les deux individus parcoururent le tapis vert vallonné et plongèrent leur regard vers la ville au loin. La pluie commença à tomber.

— Pourquoi une prime pareille ? Vous ne m’avez toujours pas expliqué quel était le piège.

— Il n’y a pas de piège. Je ne peux pas demander ce service à n’importe qui, c’est tout. Il faut que ce soit un homme important qui se charge de cette mission très particulière. Et vous, monsieur Peña, vous êtes un personnage important. Je ne pouvais donc pas vous insulter avec une enveloppe ridicule.

Elle avait tout de même su flatter son ego. Dommage que le mauvais temps les oblige à s’abriter, El Peñón aurait bien aimé discuter davantage avec cette richissime inconnue.

Ils se dirigèrent à nouveau vers la maison et se postèrent sous un grand balcon.

— Puis-je vous inviter à entrer et vous offrir un second verre ou un en-cas, peut-être ? J’ai un chef cuisinier qui travaille pour moi et qui peut vous préparer de véritables merveilles.
— Merci, mais ça ira. Je vais plutôt demander à vos hommes de me raccompagner à l’aéroport. Il y a un vol dans deux heures, j’aimerais autant ne pas le rater.
— Une vraie femme d’affaires, n’est-ce pas ? se risqua-t-il à la taquiner, maintenant qu’il avait l’impression d’avoir su rompre la glace avec cette femme dont il ne connaissait ni le nom ni le visage.

Pour toute réponse, cette dernière lui tendit une enveloppe qu’elle avait sortie d’une poche intérieure de sa veste. Les gardes s’étaient rapprochés afin d’intervenir si nécessaire. Heureusement pour eux, ils n’eurent pas besoin de brandir à nouveau leurs armes.

Voyant ces hommes nerveux massés autour d’elle, l’inconnue s’adressa à Peña sur le ton le plus flatteur possible :

— Merci pour votre aide, cher Peñón. Je suis ravie que nous puissions faire affaire ensemble. Vous devriez commencer à recevoir le premier versement sous vingt-quatre heures. Mais cela prendra plus de trois semaines pour que le montant total soit disponible sur vos comptes. Vous comprenez sans doute que je ne peux pas transférer ce genre de somme aussi rapidement.

Elle l’avait appelé par son pseudonyme. L’homme était enchanté ! L’argent aussi le ravissait, évidemment.

— Bien sûr, miss. Mais ne vous en faites pas, je n’ai qu’une parole et, dès que le premier virement sera arrivé, je démarrerai également ma part du contrat, répondit-il fièrement, en brandissant son enveloppe.

Ils échangèrent une poignée de main ferme et franche et la femme au foulard bordeaux se retourna vers le 4×4 qui était en train de se faire laver par la pluie battante. Miguel était debout à côté de l’inconnue et tenait un grand parapluie au-dessus de cette dernière.

En s’installant sur le siège passager, enfin détendue, la « dame rouge » savoura cette première étape réussie. Ça n’était peut-être que le premier rouage d’une machine autrement plus délicate et complexe, mais au moins partait-elle confiante.

Tandis que le véhicule tout-terrain quitte sa propriété, Peña avança dans son salon lumineux. Il avait déjà retiré ses chaussures et marchait pieds nus sur son parquet en noyer, tout en déchirant l’enveloppe et en feuilletant les documents qui s’y trouvaient.

Après une petite minute de curiosité, il posa les papiers sur la grande table et s’en retourna à sa chambre. Juan s’occuperait de tous les détails lorsqu’il aurait fini de converser avec le jardinier.

El Peñón ouvrit la porte et contempla ce spectacle que lui offrait son amante. Une fille à peine majeure, venue à la capitale pour se lancer dans le mannequinat, la chanson, la télévision ou dieu seul savait quelle autre lubie aveuglait les jeunes de nos jours. Elle avait traversé quelques galères avant de chanter un soir dans un bar lugubre dans lequel Luis Peña s’était retrouvé, un peu par hasard, un verre d’aguardiente à la main. Il l’avait écoutée, n’avait pas été spécialement emballé par ses vocalises adolescentes, mais en admirant les courbes indécentes de son corps, cette bouche lumineuse et prometteuse de montagnes de bonheur, il avait décidé que, dorénavant, cette jeune fille serait sa princesse. Elle lui appartiendrait et ne connaîtrait plus que le luxe et l’opulence.

Alejandra vivait avec son protecteur, son « papa » comme il aimait qu’elle l’appelle, depuis plus de trois mois. Elle n’était pas bête, elle avait conscience qu’elle avait donné une direction différente, dangereuse et discutable à sa carrière. Mais sur le long terme, cela pourrait s’avérer payant. Lorsque ce mafieux plein aux as se ferait descendre par un partenaire en colère ou par la police, si un jour celle-ci retrouvait ses cojones, Alejandra deviendrait la belle princesse à l’histoire incroyable et pourrait enfin montrer au monde qu’en plus de cela, elle était bénie par une voix d’ange. Sa carrière décollerait instantanément.

Mais en attendant ce jour, et en pensant à ces futurs plateaux de télévision, ce succès, cet amour que lui transmettrait le public, la jeune fille de dix-huit ans à peine se tenait à quatre pattes, presque allongée sur la grande couverture en fourrure épaisse. Elle était entièrement nue et sa peau hâlée luisait de sueur, tandis qu’un large gode en or était planté dans son vagin et que, d’une main, elle en faisait entrer et sortir un second, plus fin, brillant de sève et de lubrifiant, dans son cul bien dilaté et coutumier de ces traitements particuliers.

Peña observa cette lionne onduler ainsi. Cambrée à l’extrême, la croupe relevée vers lui, le visage enfoui dans la fourrure noble étalée sur le lit. L’homme lui avait demandé de « rester bien au chaud » et il était ravi de constater qu’elle n’avait pas pris cette consigne à la légère. Enfin débarrassé de son peignoir, il était nu comme un ver, lui aussi, et empoignait son sexe pour lui redonner la vigueur nécessaire.

Alejandra tourna la tête au-dessus de ses épaules. Ses joues rougies par le désir, la transpiration perlant à son front, elle plongea ses grands yeux gris dans ceux de son protecteur et s’adressa à lui d’une façon si érotique et incestueuse :

— Viens jouer avec moi, papa !

Ce dernier ne se fit pas prier. Il ferma la porte derrière lui et rejoignit sa belle princesse qui semblait si impatiente.

Juan arrivait dans le salon. Il était détrempé, il avait essuyé l’averse de plein fouet. Il jeta un œil à son polo, les taches écarlates étaient toujours là. Le vêtement était bel et bien fichu. Ce n’était pas très grave, c’était ça aussi, être le bras droit du plus puissant personnage de Colombie. Il fallait être capable de se salir un peu.

En faisant abstraction des couinements vulgaires qui provenaient du bout du couloir et, après avoir séché ses mains, le très sérieux El Oso posa ses lunettes teintées sur la table et s’empara de l’enveloppe.

Il y avait un document indiquant l’état civil d’une femme française, ainsi qu’une photo d’identité, et plusieurs autres clichés de cette femme, sous différents angles, portant différents maquillages et tenues. Il la trouvait plutôt mignonne. Ses yeux orangés avaient quelque chose d’original. Karine Bériault, comment peux-tu valoir cent millions de dollars ? essaya-t-il de comprendre, tout en se grattant la barbe.

Juan regarda les documents annexes : une seconde fiche, une seconde cible, un homme bien plus âgé, marqué par les années. Sur cette fiche-ci, en plus des informations civiles classiques, figurait une adresse. Une petite ville de Vendée, en France.

C’était cela aussi, servir le plus puissant personnage de Colombie, il fallait avoir le goût du voyage.

À suivre…

Liens

Il ne s’agit ici que du premier chapitre. Le livre complet est sorti le 6 mars 2020. Voici les liens vers les principaux points de vente :

Format numérique (7.99€) :

Format papier (18,99€) :